Religions

Mustapha Cherif : « De la relation islamo-chrétienne, dépend l’avenir du monde »

Rédigé par Maria Magassa-Konaté | Mercredi 6 Mars 2013 à 06:00

Le pape Benoît XVI n'est plus le chef des catholiques depuis jeudi 28 février. A 85 ans, ne se sentant plus la force de continuer, il a choisi de quitter cette fonction qu'il aura occupé huit années. Des années durant lesquelles le souverain pontife a pu construire, non sans difficultés, des relations avec la communauté musulmane. Mais au-delà de la polémique de Ratisbonne, comment a t-il marqué ce dialogue islamo-chrétien ? Le philosophe algérien Mustapha Cherif, engagé dans le dialogue interreligieux, répond aux questions de Saphirnews, à l'occasion de la sortie de son ouvrage* faisant état de sa rencontre avec Benoît XVI en 2006.



Mustapha Cherif et le pape Benoît XVI en novembre 2006.

Saphirnews : Que retenez-vous du dialogue islamo-chrétien mené par Benoît XVI ? Comment jugez-vous son discours de Ratisbonne ? S'agissait-il d'une simple maladresse selon vous ?

Mustapha Cherif : Dans mon ouvrage « Rencontre avec le pape » qui sort ce mois de mars 2013 aux éditions Albouraq,  je relate mon entretien avec le pape sur cette question, qui prend une importance particulière après sa démission. A Ratisbonne, en 2006, abruptement, il avait succombé un instant au poids de l’époque, sous couvert de poser la question de la relation de l’islam avec la violence et la raison. Ce qui a choqué réside dans le fait qu’il a utilisé le langage de l’accusation, avec préjugés, et sans preuves, ni nuances. C’était un faux pas qui avait choqué des musulmans, des chrétiens et des humanistes de par le monde. Je l’ai rencontré pour lui présenter le vrai visage de l’islam et lui dire pourquoi nous n’étions pas d’accord avec son approche, qui n’est pas fortuite, ni avec des musulmans qui réagissaient violemment. A nos yeux, de la relation islamo-chrétienne, dépend l’avenir du monde.

Par la suite, le pape a reconnu sa maladresse l’a regretté, l’a corrigé et a dynamisé le dialogue interreligieux. La relation interreligieuse et interculturelle, pour nous, depuis longtemps, est une évidence dans l’intérêt commun. Cependant, les musulmans ont raison de refuser les amalgames et la stigmatisation. En même temps, nous devons apporter des réponses crédibles aux critiques. D’autant comme l’écrit la grande figure emblématique du dialogue des civilisations, Émir Abdelkader el-Djazaïri : « le musulman est parfois une manifestation contre sa religion ».

Étiez vous bien signataire de la lettre co-écrite par 138 dignitaires musulmans après la polémique de Ratisbonne ? Une telle démarche appelant à l'union entre musulmans et chrétiens pourrait-elle se reproduire aujourd'hui ?

Mustapha Cherif  : En effet, j’étais cosignataire de cette Appel au dialogue. Aujourd’hui, il a été rejoint par plus de 500 intellectuels et savants musulmans. C’est une initiative qui a reçu un écho fort positif chez les musulmans comme chez les chrétiens. Il n’y a pas d’alternative crédible au dialogue. Nous ne pouvons pas renoncer à la recherche d’un vivre ensemble juste. L’intellectuel attaché au bien commun doit toujours se tenir prêt à débattre, expliquer et échanger.

Les défis communs, plus que jamais, exigent de nous tous à œuvrer à l’interconnaissance, la coexistence et à l’entente. Le dialogue exige de l’ouverture d’esprit, qui permet d’accepter et de comprendre la critique de nos propres paradigmes dans la confrontation à ceux de l’autre, surtout que les faits ennoblissent la civilisation musulmane qui n’a jamais écrasé la Terre à partir du ciel. Nulle religion ne peut être soustraite à la critique. Malgré le repli scientifique, visible depuis près de cinq siècles, notre communauté est à même de relever le défi de la confrontation intellectuelle. Tout musulman éclairé sait qu’il n'y a pas d'alternative au dialogue respectueux du droit à la différence. L'interconnaissance est la condition de la coexistence. Le dialogue interculturel et interreligieux est une méthode recommandée par Le Coran et le modèle mohammadien, nos hautes valeurs éthiques et spirituelles. La vision est claire : par l'échange et le partage dans le respect réciproque s'établit un enrichissement mutuel.

Qu'attendez-vous du prochain pape ?

Mustapha Cherif : Qu’il renforce l’esprit de Vatican II en ce qui concerne le dialogue interreligieux et de notre Appel au dialogue « Venez à une parole commune ». Au prochain souverain pontife, nous continuerons à dire qu’avec les musulmans, il reste un avenir de paix et de justice à construire, si nous dialoguons pour faire prévaloir l’intelligence du cœur et de la raison. Ce qui nous unit, nos convergences, est bien plus important que nos différences.

Il est possible de fonder un monde juste, le vivre ensemble et une nouvelle civilisation commune, ce n’est point un rêve, cela a déjà eu lieu et peut de nouveau exister et faire sens. Reste à surtout compter sur soi, autrui tiendra compte de nos points de vue si nous savons bien les traduire. Je vous invite à lire mon livre, qui pose une démarche nouvelle et nous convie à devenir acteur de notre propre monde.